DiagnosticContactParlons de votre projet

Staline avait besoin d’un régime. Nous, d’un abonnement.

Yaelle en Reine des Neiges, cheveux arc-en-ciel tressés et robe bleu glacier devant un château de glace, image générée par IA, à côté de la question « Je l'ai vu, donc c'est vrai ? ».

En avril 1937, Staline se promène au bord du canal Moscou-Volga. À ses côtés, Nikolaï Iejov, chef de la police politique. Trois ans plus tard, Iejov est exécuté. Et sur la photo officielle, il n’y a plus que l’eau du canal.

En 2003, mon projet de fin d’études portait sur la manipulation des images. Je présentais Staline comme un précurseur de Photoshop. La formule faisait sourire. Elle disait pourtant l’essentiel : effacer un homme de l’Histoire demandait des retoucheurs, des semaines, et un régime entier pour imposer la nouvelle version.

LE COÛT DU MENSONGE

Pendant un siècle, c’est ce coût qui a protégé l’image. Truquer une photographie restait possible, mais cher, lent et réservé à ceux qui en avaient les moyens. Pour l’immense majorité d’entre nous, une photo ou une vidéo valait preuve, par défaut.

En janvier dernier, j’ai souhaité la bonne année à mes abonnés en Reine des Neiges. Une vidéo de moi, une image générée, un outil d’animation. Quelques clics. Il y avait encore des défauts, un regard qui flotte, un geste trop lisse.

Neuf mois plus tard, ces défauts ont presque disparu. La créatrice Ninon IA vient d’en faire la démonstration : « Il n’a jamais été aussi simple de se faire passer pour quelqu’un d’autre. » Le coût du mensonge visuel est tombé à zéro, ou presque.

Hier, falsifier une image demandait un régime. Aujourd’hui, un abonnement.

CE QUE ÇA DIT DE L’ÉPOQUE

Ce basculement n’a rien d’une curiosité technique. L’Internet Watch Foundation, qui traque les images d’abus sur mineurs, a recensé 3 443 vidéos pédocriminelles générées par IA en 2025, contre 13 l’année précédente. Ce que Staline faisait pour réécrire l’Histoire, d’autres le font désormais pour détruire des vies ordinaires.

La question a donc changé. Elle n’est plus « est-ce que l’IA sait faire ça ? ». Elle est devenue « est-ce que je peux encore faire confiance à ce que je vois ? ».

Ma réponse tient en une phrase : voir n’est plus une preuve, c’est une question.

La preuve n’a pas disparu. Elle a changé de place. Elle ne se trouve plus dans l’image, qui peut tout montrer. Elle se trouve dans la source : qui a publié, quand, et avec quelle responsabilité.

UN TEST À REFAIRE CHEZ SOI

Je propose un exercice simple. Reprendre la dernière vidéo qui vous a fait réagir cette semaine, indigné, ému ou amusé. Et chercher qui l’a publiée en premier.

L’exercice est plus déroutant qu’il n’y paraît. Bien souvent, on découvre que l’on a cru, parfois partagé, une image dont on ignore tout de l’origine. Personne n’y est pour rien. Nos réflexes ont été formés dans un monde où l’image coûtait cher.

C’est ce réflexe qu’il faut mettre à jour, pas notre regard. L’esprit critique n’est plus une qualité de caractère. C’est un équipement de base, qui s’apprend et qui se transmet.

À l’ère de l’IA, notre meilleur outil reste notre esprit critique.

L’humain pilote. L’IA copilote.

Sources : la photographie de 1937 et sa version retouchée, Metropolitan Museum of Art, et le livre de David King, The Commissar Vanishes (1997). Les chiffres 2025 de l’Internet Watch Foundation. La démonstration de Ninon IA, sur Instagram.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut