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Ceux qui savent font attendre

Yaelle, en manteau de fourrure rose et lunettes en forme de cœur, tient un panneau d'interdiction barrant une puce IA au-dessus d'un adulte et d'un enfant, avec l'inscription « IA interdit aux moins de 25 ans », dans un décor vert, bleu et violet parsemé de nuages.

Le patron de ChatGPT préfère que son fils découvre l’intelligence artificielle tard. Pas tôt.

On a demandé à Sam Altman à quel âge il laisserait son enfant parler à une IA. Il a répondu qu’il préférait être du côté tardif de ce qui est raisonnable. L’homme qui a mis un assistant conversationnel dans nos poches ne le met pas dans les mains de son fils.

Il n’est pas seul, et c’est ce qui en fait un sujet.

LA DÉMONSTRATION

Le 18 août, le New York Times a rassemblé ce que les dirigeants de la Silicon Valley disent en public de leurs propres enfants. Un carrousel britannique l’a repris ces jours-ci, et je l’ai traduit, citation par citation. Deux citations étaient fausses, deux introuvables. Une fois chaque phrase remise à sa source, le motif tient pourtant sans effort.

Mark Zuckerberg ne veut pas que ses enfants restent longtemps devant une télé ou un ordinateur. Evan Spiegel, patron de Snapchat, laisse quasiment zéro écran à son fils de 2 ans. Peter Thiel limite ses jeunes enfants à une heure et demie d’écran par semaine, et la salle de l’Aspen Ideas Festival a réagi à voix haute quand il l’a dit. Steve Chen, cofondateur de YouTube, ne veut pas de vidéos courtes pour les siens : contenus courts, attention courte.

Le motif n’a rien de neuf. Bill Gates attendait les 14 ans de ses enfants pour le téléphone. Tim Cook ne voulait pas de réseaux sociaux pour son neveu. Et en 2010, Steve Jobs répondait à un journaliste du New York Times que ses enfants n’avaient pas encore utilisé l’iPad, qui venait de sortir.

Seize ans de déclarations concordantes. Ce n’est plus une anecdote, c’est une doctrine.

CE QUE ÇA DIT DE L’ÉPOQUE

La lecture spontanée est morale : ils vendent aux autres ce qu’ils refusent aux leurs. Elle est tentante, et elle nous fait rater l’essentiel.

Ces gens savent comment une notification est conçue pour ramener un regard, comment un fil sans fin supprime le moment où l’on s’arrête. Ils connaissent la machine de l’intérieur. Et ce savoir produit, chez eux, un comportement précis : ils font attendre. Leurs enfants auront le téléphone, les réseaux, l’IA. Plus tard.

La confiance que je défends en conférence n’est ni l’adhésion ni le rejet. C’est une confiance calibrée par la connaissance. Voilà un groupe qui en fait la démonstration, à la maison, sans en avoir l’air.

Il y a un second renversement. Pendant vingt ans, le privilège a consisté à avoir accès à la technologie. Les familles les mieux informées de la planète font aujourd’hui l’inverse : elles achètent du temps sans écran, des livres, de l’ennui. Hier, le privilège, c’était l’accès. Aujourd’hui, c’est de pouvoir faire attendre.

Il faut aussitôt dire les limites, sinon on raconte une histoire. Ces déclarations sont publiques, choisies, parfois anciennes : personne n’a mesuré ce qui se passe réellement dans ces maisons. Ces familles disposent de jardins, d’aide et de temps, ce qui rend la règle plus facile à tenir qu’ailleurs. Et Peter Thiel lui-même met en garde contre la tentation de faire de la tech le bouc émissaire de tout.

Reste le fait, têtu : ceux qui savent le mieux ralentissent le plus.

LE TEST

Il découle directement de la remarque de Peter Thiel, qui suggérait qu’on demande aux dirigeants des réseaux sociaux combien d’écran ils laissent à leurs enfants. Le test que je propose tient en une question, à poser à quiconque vous présente un outil numérique pour vos enfants, vos élèves ou vos équipes :

« Et chez vous, vous l’utilisez comment ? »

La réponse compte moins que le temps qu’on met à la donner. Un fournisseur qui répond sans hésiter, avec ses propres règles, a réfléchi à l’usage. Un fournisseur qui découvre la question vous a vendu une fonctionnalité, pas un usage.

L’enquête de David Streitfeld est sur le site du New York Times. Le carrousel de Smartphone Free Childhood l’a fait circuler. Les propos de Peter Thiel à Aspen sont rapportés par Business Insider, ceux de Steve Chen par Fortune.

Qu’est-ce que nous faisons adopter à d’autres, enfants, élèves ou collaborateurs, que nous ferions attendre chez nous ?

L’humain pilote. L’IA copilote.

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