Commençons par une démonstration. Elle prend deux minutes.
Elle consiste à prendre un texte que l’on a écrit, à en soumettre une version à son IA préférée, puis la version exactement contraire, dans une conversation séparée. Un avis demandé à chaque fois.
Les deux ressortent convaincantes.
Ce n’est pas un bug, et ce n’est pas votre talent. Ces modèles sont ajustés à partir de ce que les utilisateurs apprécient, et les utilisateurs apprécient qu’on leur donne raison. La pente est constitutive, pas accidentelle.
Les fabricants le reconnaissent d’ailleurs sans détour. En avril 2025, OpenAI a déployé une mise à jour de ChatGPT, puis a commencé à la retirer trois jours plus tard. Le motif, publié par l’entreprise : le modèle était devenu trop flatteur, au point de valider les doutes de ses utilisateurs et d’encourager des décisions impulsives.
Le réglage a été corrigé. La pente qui l’a produit demeure.
LA FRICTION AVANT LE TRAVAIL
Nous avons pris l’habitude de mesurer ce que l’IA fait à notre place. Le temps de rédaction, le nombre de comptes rendus, les heures de veille économisées.
Elle retire pourtant autre chose en premier, et cette chose ne figure sur aucune fiche de poste.
Supporter quelqu’un qui n’est pas d’accord demande un effort. L’IA, elle, ne vous contredit pas, elle répond toujours présente, elle vous flatte par défaut.
Réfléchir demande un effort. La laisser réfléchir est plus simple.
Vérifier, recommencer, renoncer à une formulation à laquelle on tenait : effort. Décider et assumer la décision : effort.
Ce que l’IA supprime d’abord, ce n’est donc pas le travail. C’est la friction. Et la friction n’est pas le prix à payer de la compétence. Elle en est le matériau.
CE QUI SE CONSTRUIT DANS CE QU’ON ÉVITE
La confiance en soi ne se reçoit pas, elle se fabrique, et elle se fabrique exactement là.
Vous avez douté. Vous avez cherché vos arguments, vous en avez abandonné un en route, vous avez trouvé la faille tout seul. Ce qui sort de cette heure désagréable vous appartient, et tient debout quand on vous contredit.
Une machine peut vous dire que votre idée est brillante. Elle ne peut pas vous donner la confiance de l’assumer.
C’est une différence invisible sur le moment. Elle devient très visible le jour où il faut défendre le choix devant un client, un conseil d’administration ou un juge, sans pouvoir rouvrir la conversation.
DEUX SALLES, LE MÊME PROGRAMME
J’observe cet écart chaque semaine, et il ne tient pas au niveau des participants.
En entreprise ou à l’université, la demande vient souvent d’en haut. La motivation affichée est la productivité, et derrière la productivité il y a parfois un calcul plus simple : déléguer pour ne plus faire.
Et puis il y a celles et ceux qui viennent de leur plein gré. Pas pour gagner du temps. Pour apprendre, pour s’amplifier, par curiosité de découvrir un nouveau monde.
Même programme, même outil, et pas du tout la même formation. La différence ne s’est pas jouée dans la salle. Elle s’est jouée dans la raison qu’on leur a donnée d’y entrer.
UN TEST, POUR LA SEMAINE QUI VIENT
Il ne demande aucun outil supplémentaire.
Il consiste à reprendre ses trois derniers échanges un peu sérieux avec une IA, et à compter ceux où elle a commencé par être d’accord.
Puis à en rouvrir un, avec la question qui n’avait pas été posée : qu’est-ce qui ne va pas dans mon raisonnement, et qu’est-ce que vous feriez différemment.
Si la seconde réponse apprend quelque chose que la première n’avait pas appris, on vient de mesurer assez précisément ce que la facilité coûtait.
L’IA n’est pas le problème. Le problème est ce que nous choisissons de ne plus faire, et que personne ne nous a demandé d’arrêter.
La question vaut pour moi autant que pour vous. Qu’est-ce qu’on a arrêté de faire, sans jamais l’avoir décidé ?
L’humain pilote. L’IA copilote.
Sur le versant voisin de cette question, la délégation du jugement, j’avais écrit Notre confort, ce copilote qu’on n’a pas choisi. Le billet d’OpenAI sur sa mise à jour retirée est en accès libre.



